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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 05:58

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La nuit était tombée depuis quelques heures déjà, mais l'homme ne dormait pas. Il était étendu sur son lit, silencieux, son regard sombre fixé sur l'ours en peluche posé sur sa table de nuit.


Magnus. Leur nom, à tous les deux. L'homme et l'objet unis par un mot. L'homme contempla un instant les yeux de renoncule de cet unique lien avec son passé. Il ne savait s'il devait considérer cet objet, seule trace de son histoire, comme une relique exceptionnelle ou un fardeau maudit. Comme tous les soirs, Magnus s'interrogea sur son enfance. Avait-il eu des frères, des soeurs ? Vivait-il dans une maison ou dans un immeuble ? Dans quel pays ? Sa mère lui chantait-elle des chansons pour l'endormir, son père le prenait-il sur ses épaules pour partir en promenade ? Tant de détails qui font d'une vie ce qu'elle est. Tant de détails dont Magnus était privé, à jamais. Il se laissa happer par le sommeil pour mettre fin à la mélancolie qui le submergait.


“ Il y avait un lac, près du chalet. Il était beau, brillant comme un miroir lorsqu'il y avait du soleil.”


Magnus ne fut pas surpris d'entendre une voix s'adresser à lui ainsi. Au fond de lui, il connaissait parfaitement ce timbre, ces intonations. Malgré lui, il les avaient presque désirés. Il garda le silence, frémissant intérieurement en attendant la suite.


“Il faisait froid presque tous les jours, même quand le soleil était haut. Alors on devait s'habiller chaudement pour sortir. Il y avait un ponton, mais on n'avait pas le droit d'y aller. C'était trop dangereux de s'y rendre seuls, on devait attendre qu'ils nous tiennent par la main. On trouvait ça dommage. La forêt n'était pas très grande, mais elle était tout près de la maison. Les arbres sentaient bon la résine, mais on était souvent grondés parce que la résine, ça colle aux vêtements. Pour aller jouer sur les souches, il y avait un sentier avec des graviers. Ça faisait du bruit quand tu marchais dessus.”


Magnus avait espéré retrouver ses souvenirs au fur et à mesure du récit, mais ce ne fut pas le cas. Il se contenta donc de savourer avec émotion ce portrait de ce qui avait été son enfance.


“On ne devait pas dépasser les derniers arbres, car il y avait une route. De toute façon, on n'avait pas vraiment envie : la route, le bruit, toute cette herbe à perte de vue, ça nous faisait un peu peur. On était mieux dans notre petite forêt. On s'amusait bien.”


Magnus aurait voulu poser les questions qui le taraudaient depuis tout ce temps : qui étaient ses parents ? Pourquoi être allé en Allemagne ? Quel était son véritable nom ? Mais il n'osait pas interrompre le récit de l'Ourson et continua à boire ses paroles.


“Les adultes étaient gentils. On les trouvait étranges par moments, mais on les aimait. La femme avait des mains douces, elle savait nous consoler. Elle avait une voix agréable, et on se taisait pour écouter. L'homme riait fort, et on aimait qu'il nous prenne dans ses bras : le monde était moins impressionant, on se sentait en sécurité. Ils étaient parfois en colère, par exemple lorsqu'on rentrait sales ou qu'on n'obéissait pas. Quand on allait marcher, tu prenais leurs mains dans les tiennes, alors c'était la femme qui me tenait moi. Et on allait dans la ville, là où il ne fallait pas lâcher la main. Il y avait beaucoup plus de monde, plus de couleurs, des odeurs nouvelles, des choses étranges et attirantes. Mais il ne fallait pas lâcher la main, sinon on était grondés.”


Magnus avait compris que le récit ne lui apporterait sans doute pas d'informations précises. L'étrange narrateur ne nommait rien ni personne, se contentant de décors ou de sensations. Le récit n'en était pas moins intéressant. L'homme était fasciné, même s'il avait l'impression de n'être qu'un spectateur. Ce n'était d'ailleurs pas qu'une impression : cette histoire était celle d'un autre, c'était celle de l'enfant qu'il avait été, l'histoire de cet inconnu qui avait été lui.


“On repartait ensuite dans la maison de bois. La nuit on dormait dans un lit rien que pour nous, dans la chambre à côté de celle des adultes. On aimait entendre la pluie lorsqu'on était dans notre lit. C'était agréable. Parfois on allait voir d'autres enfants. Ils jouaient avec nous, on jouait avec eux. Mais on aimait pas toujours ça : seulement nous deux dans notre forêt, c'était mieux. Lorsque l'homme était là, on allait le matin sur le ponton. On avait le droit d'y aller, puisque qu'il était avec nous. On essayait d'attraper des poissons, mais c'était ennuyeux d'attendre. Il ne fallait pas faire de bruit, sinon on était grondés. Quand le poisson était remonté, c'était à la fois drôle et très triste. Un peu effrayant aussi. Il bougeait pour retourner dans l'eau, il nous regardait avec ses drôles de yeux. On voulait le remettre dans le lac, mais les autres ne voulaient pas. Ça nous rendait malheureux.”


Tant d'anecdotes sur son enfance troublèrent Magnus. Il tentait de s'approprier ces souvenirs énoncés d'une voix légère et enfantine, sans succès.


“Puis la femme nous a demandé de venir avec elle. Pour revoir des gens qu'elle aimait, et nous présenter à eux. On a bien voulu, évidemment : on l'aimait beaucoup. Alors elle a pris des vêtements pour nous, et on est parti. L'homme est resté, pour garder la maison. Ça a été très long, mais aussi amusant : on a vu des gens nouveaux qu'on ne comprenait pas, on a vu des paysages très différents du lac du chalet et de la petit forêt. Et nous sommes arrivés chez les gens que la femme voulait voir. Ils étaient vieux, avec la peau toute fripée. Ils ne bougeaient pas beaucoup, et nous parlaient très souvent. Le problème, c'est qu'on ne comprenait pas ce qu'ils disaient. La femme parlait aussi cette langue bizarre avec eux, et ça nous faisait peur. Mais sa voix était toujours aussi belle, alors on l'aimait toujours.”

L'homme frémit. Il approchait de la fin de l'histoire. Ou plutôt du début. Ainsi, cette femme et son enfant ( Magnus avait du mal à penser que cet enfant et lui ne faisaient qu'un ) s'étaient rendus chez leur famille, en Allemagne de toute évidence. Magnus laissa l'Ourson achever son funeste récit :


“Une nuit il y a eu un grand bruit. On a eu peur, la femme est venue nous réconforter, comme à chaque fois. Seulement ce soir là ne fut pas comme les autres : la femme nous a fait sortir, alors qu'on était pas habillés pour aller dehors. Mais ce n'était pas grave, car tous les autres gens faisaient ça aussi. Tout le monde a quitté la maison, en criant des choses qu'on ne comprenait pas. Le ciel était noir, il y avait beaucoup de bruit. La femme a dit de ne pas lâcher la main.”


La voix stoppa son récit à cet endroit, marquant une pose. Magnus revoyait les bâtiments en morceaux, les visages noircis, la femme danser avec le feu. Il entendait de nouveau les hurlements, les pleurs et les cris. Il pouvait encore sentir l'odeur âcre du sang et celle, atroce, de la chair brûlée. Absorbé par ce cauchemar de réminiscences, il entendit à peine les derniers mots prononcés par l'Ourson :


“Tu connais la suite.”


Magnus ouvrit les yeux. Le soleil s'était levé, il n'avait pas tiré ses rideaux la veille. Tremblant, le front emperlé de sueur, il se redressa sur son lit. Par réflexe, il lança un regard vers sa table de nuit, vers l'Ourson Magnus.


“Tu connais la suite.” Magnus hocha la tête. Il connaissait la suite.


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Published by Cécile - dans Sylvie GERMAIN
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autour des romans ayant obtenu le Prix Goncourt des Lycéens ces dernières années.

Il est l'oeuvre des élèves de différentes classes de l'Académie de Rennes
engagés dans l'étude d'un roman d'aujourd'hui :

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SYLVIE GERMAIN, Magnus
(Prix Goncourt des Lycéens 2005)



LEONORA MIANO, Contours du jour qui vient
(Prix Goncourt des Lycéens 2006)


PHILIPPE CLAUDEL,
Le rapport de Brodeck
(Prix Goncourt des Lycéens 2007)

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