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21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 01:00



Ma vie d'ourson commence le jour où on me pose dans la vitrine d'un joli magasin de jouets pour enfants. Je vois tout dans cette vitrine : des gens passent, des gens s'arrêtent, regardent, parfois entrent dans la boutique, mais jamais pour moi. Moi je reste toujours dans cette vitrine. C'est pourquoi le jour où m'en sort, je pense qu'on va me mettre ailleurs mais je me retrouve dans un paquet, sombre, froid, je n'aime pas ça. Quand la lumière revient je vois une petite chose rose qui gazouille et gigote et là, je comprends : c'est lui. Lui que je consolerai quand il sera triste, lui que je regarderai grandir, peu importe la vie qu'il aura : je serai là pour mon petit bonhomme.

Les années s'écoulent tranquillement, sans que je m'en rende vraiment compte, mon bonhomme grandit calmement, il rit tout le temps. Je suis content qu'il ne se soit pas lassé de moi, je suis toujours là.


Je me souviens de ce jour, ce jour où il a arrêté de rire, ce jour où il s'est définitivement renfermé sur lui-même. C'était la nuit, il faisait très noir. Nous sommes dehors. Il y a du rouge, des cris, des gens qui courent dans tous les sens. Mon bonhomme a peur et moi aussi j'ai peur. Et tout d'un coup nous ne sommes plus que tous les deux, Maman est allongée par terre, loin de nous. Mon bonhomme marche parmi les gens paniqués, sans se soucier du rouge autour de lui ou des gens par terre. Il marche et je suis toujours là.


Un bon moment après, il s'arrête, il s'assoit et regarde droit devant lui. Il attend. Puis quelqu'un nous trouve et nous amène dans une maison avec beaucoup d'autres enfants. Et restons là. Jusqu'à ce qu'elle arrive. Je vois bien comment elle regarde mon bonhomme, elle le veut pour elle toute seule. Elle nous emmène. Nous arrivons dans une nouvelle maison. Elle veut qu'il l'appelle maman mais ce n'est pas Maman. Mon bonhomme a tout oublié, il n'a plus que moi d'avant alors elle lui invente un passé, une histoire fausse qu'il apprend comme une leçon, par coeur. Il grandit, il apprend son passé et moi je suis toujours là.


Une nuit de mars. Elle nous amène loin de sa maison, elle a peur. Pendant des heures elle nous traîne derrière elle alors que nous sommes épuisés. Nous avançons dans l'inconnu. Elle demande à mon bonhomme de dire qu'il s'appelle Franz Keller. Elle lui fait apprendre sa petite leçon par coeur et semble se détendre quand il répond correctement. Moi je garde mon nom. Plus tard un homme vient nous chercher chez Elle et nous amène loin très loin, à Londres et moi je suis toujours là.


Les années passent et mon bonhomme a bien grandi, il veut partir. Son choix se porte sur le Mexique. Il tombe amoureux d'une femme qui s'appelle May. Nous la suivons aux Etats-Unis. Nous restons là-bas jusqu'à sa mort puis nous retournons à Londres. Nous y retrouvons une vieille connaissance : Peggy. Ils tombent amoureux et tout se passe bien. Nous sommes heureux. Nous voyageons encore jusqu'à la mort regrettable de Peggy. Il en est anéanti et part s'exiler loin en France comme s’il voulait encore tout recommencer. Je suis abîmé de tous ces voyages mais je suis toujours là.


En France nous rencontrons un étrange personnage : le frère Jean. Il réapprend la vie à mon bonhomme et j'en suis heureux, ça faisait trop longtemps que nous étions seuls. Mais les hommes ne sont pas éternels et frère Jean meurt, nous laissant une nouvelle fois, seuls. Il est épuisé de devoir tout recommencer à chaque fois, il passe sa vie à fuir la mort mais elle le rattrape à chaque fois, mais je suis toujours là.


Après la mort de frère Jean, il décide de repartir mais, cette fois, il ne m'emmène pas avec lui. Il me jette dans un torrent et recommence une nouvelle histoire, seul. Moi aussi je commence une nouvelle histoire car l'eau m’emporte avec elle et elle est éternelle, elle bouge toujours et ne s'arrête jamais. Toute notre vie nous avons été comme l'eau mais nous nous sommes séparés pour vivre chacun notre propre histoire.


Et je ne suis plus là.

 

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Published by Elora - dans Sylvie GERMAIN
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Ce blog est un espace de lecture, d'écriture, de création,
autour des romans ayant obtenu le Prix Goncourt des Lycéens ces dernières années.

Il est l'oeuvre des élèves de différentes classes de l'Académie de Rennes
engagés dans l'étude d'un roman d'aujourd'hui :

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SYLVIE GERMAIN, Magnus
(Prix Goncourt des Lycéens 2005)



LEONORA MIANO, Contours du jour qui vient
(Prix Goncourt des Lycéens 2006)


PHILIPPE CLAUDEL,
Le rapport de Brodeck
(Prix Goncourt des Lycéens 2007)

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