Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 avril 2009 2 21 /04 /avril /2009 02:00

       


          Ma vie n’est pas comme les autres, je l’ai bien compris ! Tout d’abord je me présente, je suis Magnus, un ours en peluche venu d’Allemagne. À l’époque il y avait écrit Berlin sur mon étiquette mais je l’ai perdue à Hambourg lors de cette destruction massive qui, j’en avais l’impression, n’en voulait qu’à moi. Je tiens à vous faire l’inventaire de mes blessures pour que vous vous en rendiez bien compte : j’y ai perdu mon oreille, la couleur de mon pelage châtaigne et mes yeux que cette bonne femme a gentiment réparés.

         Revenons au moment de la rencontre avec Albert (j’ai entendu ce nom sortir de la bouche d’une jeune demoiselle. Malheureusement c’était son dernier souffle…) qui avait cinq ans lors de ce drame. Ce pauvre enfant a perdu la mémoire à la suite d’un bombardement, après avoir reçu la pression de l’explosion d’une bombe qui éclatait tout près. Une femme d’une trentaine d’année, Thea Dunkeltal, nous a ramassés Albert et moi quand le bombardement s’est calmé. Elle nous a emmenés jusque sa maison qu’elle partageait avec Clemens.

         Dans cette maison régnaient de la tension, du mensonge, de la trahison et de la peur. Albert avait l’air de s’y plaire. Je lui ai pourtant répété et répété que cette famille n’était pas la sienne et qu’il était en train de se faire rouler par Thea qui lui racontait des mensonges sur son passé. Il l’acceptait pourtant petit à petit comme mère. Il ne m’a jamais écouté ou alors jamais entendu… Il ne faisait que me raconter des bribes d’histoire incohérentes. Mon oreille gauche à demi rétablie en faisait les frais.

         Du jour au lendemain, nous avons quitté la maison. Les Dunkeltal couraient de ville en ville. Les arbres, les champs, les routes à peine perceptibles dans cette nuit glaciale. Je pouvais lire la peur dans les yeux de Théa et Clemens. Quelle peur ? Je n’en savais toujours rien à ce jour. Ce n’est que par la suite que j’ai appris que Clemens était un criminel et non médecin légal ou en tout cas pratiquant la médecine. Quiconque ne pouvait nous aider, je n’ai jamais su marcher et personne ne pouvait m’entendre. J’étais donc contraint à les suivre.

         Lorsqu’au jour où on apprit la mort de Clemens parti au Mexique chercher un endroit paisible hors de danger. Ne l’aurait-il donc pas trouvé ? Personne ne le saura. La compassion m’envahissait. Albert avait des yeux interrogatifs et triste. Il comprit qu’il ne reverrait jamais son père.

         Par la suite, je fus emmené en Angleterre chez le frère de Théa qui était à notre départ fatiguée, souffrante, mourante. Dans ce pays les bombardements avaient cessé. J’ai un grand souvenir de ce voyage car avant de partir Théa m’avait nettoyé de la tête au pied et m’avait changé les yeux. Je voyais rose. Lorsque Albert (ou Franz-Georg ou Franz, Adam.. appelez-le comme il vous semble, il a eu tellement de prénoms !) me vit, il me regarda un long moment avec, me semblait-t-il, des yeux étincelants dans la lumière, sans dire un mot. Sans en comprendre la cause, je me retrouvai avec un foulard sur les yeux. Je ne voyais plus rien. Le temps me parut une éternité. Ce n’est que cinq ans plus tard qu’il revînt me chercher. C’est là que je repris mon ancienne apparence avec mes yeux de départ.

         Depuis ce jour, Albert ne me donna plus aucune affection. Nous continuions à voyager mais je ne me trouvais plus jamais dans ses bras. Ma place était dans son sac. Il ne faisait que me passer d’une valise à l’autre sans aucune précaution. Je ne le reconnaissais plus.

         Mon dernier pays fut la France. Pendant tout ce temps je ne me retrouvais plus que sur une étagère inconfortable dans la chambre d’Albert. Je devenais un ours en peluche sans aucune esthétique. Un jour « Magnus » me jeta dans un ruisseau après la mort du « frère Jean » je crois.

         Un an plus tard, me voilà là chez vous, à vous raconter mon histoire, ma vie et puis un peu celle d’Albert. Bien sûr je sais que vous ne m’écoutez pas ou ne m’entendez pas mais je garde espoir jusqu’au jour où peut-être quelqu’un m’entendra et qui sait, peut-être en fera-t-il un livre ou une histoire du moins.

         En attendant, « je laisserai passer le temps jusqu’à ce que mon tour vienne ». 

        

Partager cet article

Repost 0
Published by Fabien - dans Sylvie GERMAIN
commenter cet article

commentaires

Accueil

Ce blog est un espace de lecture, d'écriture, de création,
autour des romans ayant obtenu le Prix Goncourt des Lycéens ces dernières années.

Il est l'oeuvre des élèves de différentes classes de l'Académie de Rennes
engagés dans l'étude d'un roman d'aujourd'hui :

http://blogs.mollat.com/litterature/files/sylvie-germain.jpg
SYLVIE GERMAIN, Magnus
(Prix Goncourt des Lycéens 2005)



LEONORA MIANO, Contours du jour qui vient
(Prix Goncourt des Lycéens 2006)


PHILIPPE CLAUDEL,
Le rapport de Brodeck
(Prix Goncourt des Lycéens 2007)

Liens