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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 15:30


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Il était confortablement allongé dans son lit, l’œil rivé sur son livre. Après plusieurs heures de lecture intensive, ses paupières s'alourdirent, sa vue se troubla, Magnus s’endormit. Son esprit s’enfuit, s’en alla, s’égara et ce qui allait se passer, Magnus s’en doutait. Une fois de plus, son esprit s’obstinait à vouloir le savoir. Savoir quoi ? Ce qu’il avait été là où dans sa mémoire tout n’était que cendres et souvenirs brisés. Où avait-il vécu ? Pourquoi n’avait-il aucun souvenir réel de ces cinq années qui restaient pour lui aussi sombres qu’une nuit d’hiver ? Son esprit y revint mais ce soir là tout ne se passa pas comme les autre fois. Dans l’escapade de son subconscient, Magnus fit une rencontre étrange, il rencontra Magnus : pas le Magnus qui rêvait mais le Magnus qui avait servi de compagnon durant des années à ce rêveur.

Au début, l’homme et la peluche s’observèrent longuement, Magnus resta bouche-bée quand il vit sa peluche clignant des yeux, remuant la tête et les bras mais c’est l’expression du visage de la peluche qui le marqua le plus. Celle-ci n’avait pas l’air heureux que Magnus connaissait depuis longtemps mais au contraire un air anxieux et mystérieux marqué par des sourcils froncés et des yeux plissés. La peluche s’approcha enfin, tournant autour de Magnus comme si ce dernier était sa proie.

Puis elle s’arrêta sèchement, et engagea la conversation entre ces deux inconnus qui se connaissaient si bien. Elle demanda d’abord s’il la reconnaissait et la réponse ne put être que positive, ensuite Magnus enchaîna, posant à son tour une question qui le taraudait depuis des semaines, des mois, des années : «  Qui suis-je ? ». Devant cette question, l’ourson eut un sourire plein de malice. Lui qui connaissait si bien Magnus, sûrement mieux que ce dernier lui-même.

Il commença donc à lui raconter l’histoire d’un petit bout d’homme qui naquit à Akureyri, ville du nord de l’Islande. Celle qui l’a mis au monde, se nommait Joanna Cörg et elle avait 32 ans lors de la naissance de Magnus. Son père, Mattias Gefjun était un brave homme, luttant chaque jour pour ramener de quoi manger à ce qui subsistait comme la seule flamme de sa vie, son fils Magnus.

Mattias s’était d’ailleurs ruiné pour offrir à Magnus un objet auquel il pourrait s’attacher et qui serait son gardien.

L’ourson arrêta quelques secondes son monologue et Magnus restait planté, frappé de plein fouet par un rejet d’informations qu’il avait plus ou moins cherchées toute sa vie. Ces informations n’étaient pas venues de la manière qu’aurait souhaitée Magnus, c’était bien trop brutal. Quelques phrases à peine pour tant de choses …

Sans laisser un moment de plus à Magnus pour se remettre de ses émotions, Magnus l’ourson continua. Il était le gardien d’un homme au passé effacé et il se devait de lui dévoiler la vérité. Il lui révéla que son vrai prénom était Leifur. Leifur Gefjun. Leifur qui veut dire heureux en islandais était un prénom tout choisi pour l’ex-Magnus. En effet Leifur était très heureux dans sa tendre enfance, le peu de temps libre avec ses parents était agréable, leur relation était fusionnelle. Mais tout changea lorsque Mattias obtint une mutation. Cette mutation ne laissait pas le choix à Mattias, c’était la porte ou Brême, au nord de l’Allemagne. Il fut contraint de partir avec Leifur, alors âgé de 3ans.

Les nouvelles s’enchainaient et Leifur ne bougeait toujours pas, comme pétrifié par ce reflux de mémoire qui lui glaçait le cerveau. Néanmoins, il arrivait à se souvenir d’un avion qui décollait dans le froid sur une piste très longue.

Magnus poursuivit, il savait ce que venait de voir Leifur dans sa tête. Il lui révéla que cette piste était en effet celle de Akureyri et que cet avion était en effet celui qui menait à Brême et qu’en effet il faisait très froid ce matin là. Leifur voulait faire taire cette peluche mais ses lèvres ne se décollaient pas, sa langue battait dans le vide. Leifur savait que Magnus allait lui dire quelque chose d’important et qu’il ne voulait pas entendre mais il ne savait pas quoi. Ainsi, l’ourson continua lui racontant que cet avion qui avait décollé sur la piste d’Akureyri par cette matinée glacée n’avait jamais vu la piste de Brême. Le vol 564 s’était abîmé en Mer du Nord à quelques kilomètres à peine des côtes allemandes. On comptait 96 morts et pas plus de 22 survivants. Parmi les survivants il y avait Leifur. Il y avait aussi Joanna. Mais Mattias n’avait pas survécu à ses graves blessures. Cette tragédie brisa le cœur de Leifur que Magnus avait vu, peu à peu, se renfermer sur lui-même. Joanna et son fils allèrent tout de même à Brême pour construire une vie nouvelle. Joanna enchaînait les petits boulots et Magnus pensait encore voir son père revenir d’un jour à l’autre.

Pour ses 4 ans, Leifur était seul chez une amie de sa mère. Cette dernière travaillait durement pour le nourrir et n’avait pu se libérer pour fêter l’anniversaire de son seul morceau de famille. Elle était arrivée tard le soir avec une pâtisserie et elle lui annoncé qu’elle devait le présenter à quelqu’un. Tout de suite Leifur avait espéré revoir son père mais cette pensée s’envola vite quand il vit arriver un grand homme ténébreux aux yeux et aux cheveux noirs qui ne lui inspirait rien d’autre que de la peur. Leifur s’était encore plus isolé du reste du monde et n’intéressait plus à rien. Le nouveau déménagement qui allait suivre n’allait pas arranger la situation du pauvre enfant. En effet, Joanna avait décidé de suivre son nouvel ami à Hambourg pour s’installer chez lui. Le 23 septembre 1942 ils s’installèrent ensemble dans cette ville et enfin elle pouvait consacrer du temps à son enfant qu’elle avait longtemps laissé à part mais celui-ci rejetait sa propre mère.

Leifur était effaré devant de telles révélations et s’en voulait énormément d’avoir fait du mal à sa propre mère. Son cœur balançait entre regret et colère puis il tomba par terre, sans force, vidé de toute pensée, de tout sentiment.

La peluche ne s’arrêta pas pour autant et révéla que de longs mois avaient passé, autant pour Leifur que pour sa mère. Et cette situation de tension et de rejet dura jusqu’à une date précise : le 25 juillet 1943.

 

Ce jour là, c’était le début le début de l’opération Gomorrhe sur Hambourg. Joanna et son compagnon voyant durant cette journée des dizaines de bombes tombant du ciel avaient pris peur mais Joanna voulait rester là, de peur de tout perdre encore une fois. L’ourson en peluche dit aussi à Leifur que durant tout ce temps l’enfant n’avait cessé de lui faire part de ses états d’esprits mais même quand Leifur ne parlait pas, Magnus comprenait tout. Les jours suivants, Leifur restait au lit, serré contre sa peluche, son gardien. Le 3 août, date des cinq ans de Leifur, les bombardements redoublaient d’intensité et arrivé à la tombée du jour, alors que la plupart des voisins étaient partis ou déjà morts, une bombe s’abattit dans le jardin, puis une autre devant la maison puis une dernière traverse le salon et la cuisine, où elle explosa violement. Rien à voir avec tout ce que Leifur avait vu dans sa jeune vie. Il fut projeté par le souffle contre le mur. Par chance il était éloigné du cœur de l’explosion et il était déjà dans son lit contre la paroi. Il sentit une douleur atroce dans sa mâchoire et dans sa cheville droite. Mais le pire était le bourdonnement qui ne s’arrêtait plus dans ses oreilles, cela le brulait et il se tordait de douleur tellement celle-ci était intense. Leifur rampa jusqu’au salon, ce qui lui prit une quinzaine de minutes et là il s’était figé devant le corps inanimé du grand ténébreux mais surtout devant celui de sa mère. Elle avait un éclat de bombe gros comme un plat enfoncé dans la poitrine. Leifur n’en pouvait plus de voir cela et réussit à sortir de la maison par la porte où plutôt par l’endroit ou il y avait eu une porte autrefois. Leifur s’évanouit quelques dizaines de mètres plus loin, et se réveilla découvrant le visage d’une femme et ne souvenant absolument pas de ce qui venait de se passer. Le reste de l’histoire, Magnus dit à Leifur qu’il la connaissait mieux que lui.

Magnus le rêveur se réveilla, ne sachant pas s’il avait vraiment eu des souvenirs ou si ce rêve était un pur fruit de son imagination.

Il ne savait toujours pas qui il était.

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Published by Maxime - dans Sylvie GERMAIN
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SYLVIE GERMAIN, Magnus
(Prix Goncourt des Lycéens 2005)



LEONORA MIANO, Contours du jour qui vient
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(Prix Goncourt des Lycéens 2007)

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